Grâce à l’intelligence artificielle, des carnets de la Première Guerre mondiale sont retranscrits

À Bélâbre, dans l’Indre, une centaine d’années après la mort du soldat Hubert Rochereau, une initiative inédite voit le jour : plus de 1800 pages manuscrites, rédigées par son père, vont être retranscrites grâce à une intelligence artificielle.

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Le 25 avril 1918, Hubert Rochereau, jeune officier français de 23 ans, tombait sur le front de la Première Guerre mondiale. Un siècle plus tard, dans le petit village de Bélâbre, au cœur de l’Indre, son souvenir refait surface. Pas dans un livre d’histoire, mais dans des carnets rédigés par son père, après sa mort.

Ce dernier, dévasté, s’est lancé dans un travail de mémoire : expliquer toute l’histoire de son fils et retranscrire les échanges avec lui depuis l’âge de trois ans, jusqu’à sa mort. Près de trente cahiers, plus de 1800 pages manuscrites, une archive intime restée dans l’ombre pendant un siècle.

Ces carnets, jusque-là jamais lus dans leur intégralité, sont aujourd’hui au cœur d’un projet de numérisation et de retranscription inédit, piloté par Samuel Exley, cogérant de l’entreprise Les Trobadors et chargé de mission culture, patrimoine et tourisme pour la communauté de communes Marche Occitane Val d’Anglin.

L’objectif : rendre cette mémoire accessible à tous grâce à l’intelligence artificielle.

Un partenariat au service d’un patrimoine oublié

Tout commence avec une convention signée entre la commune de Bélâbre et la communauté de communes de Marche Occitane Val d’Anglin. Dans la maison où vivait Hubert Rochereau, les nouveaux propriétaires ont fait don à la commune de l’intégralité de sa chambre. À l’intérieur : des objets, des documents, et surtout, des carnets.

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Samuel Exley se plonge dans les premiers cahiers. « J’ai lu deux ou trois carnets. » Le père explique que son fils a été enterré dans une tranchée avec d’autres soldats morts. Les parents ont par la suite tenté de faire ramener le corps à Bélâbre. « C’est très touchant. »

À travers ces pages, on découvre la vie quotidienne de l’époque. « Hubert a écrit une lettre depuis son école à son père. À 13 ans, il avait dépensé tout son argent de poche, et son père lui apprend à gérer ses finances. »

Former une IA à déchiffrer une écriture centenaire

Problème : les cahiers sont lisibles, mais l’écriture est minuscule et difficile à décrypter rapidement. « Même si c’est lisible, c’est très long. Le père a une écriture qui est dans son temps, c’est tout petit, et il y a un écart de 100 ans. », note Samuel. La solution : entraîner une intelligence artificielle à transcrire les pages manuscrites.

Grâce à une entreprise autrichienne, TransKripus, qui utilise l’intelligence artificielle, des carnets datant de la Première Guerre mondiale sont retranscrits. • © Samuel Exley

« On utilise une IA développée par une entreprise autrichienne, TransKripus. On prend en photo les pages, et on les met dans la machine », explique-t-il. Mais les débuts sont difficiles : « Pour les premières pages que nous avons retranscrits, il y a deux fautes par ligne. L’IA confond les « B » et les « P », elle n’arrive pas à reconnaître certaines lettres. »

Alors l’équipe met en place une méthode. 

On commence avec 100 pages. L’idée, c’est de former l’IA en lui montrant les originaux et les corrections. On forme aussi des bénévoles à utiliser le logiciel. Ils comparent ce que l’IA a produit avec la réalité, ils corrigent. Et comme c’est toujours la même personne qui a écrit, on espère que l’IA va apprendre à reconnaître l’écriture au fur et à mesure

Samuel Exley, à l’initiative de la retranscription des carnets du père d’Hubert Rochereau grâce à l’intelligence artificielle

Aujourd’hui, 500 pages ont déjà été traitées. « Une fois qu’on aura formé l’IA, elle sera plus performante que les êtres humains. Et donc, elle va retranscrire tous les carnets plus vite. On pourra ensuite les analyser, les numériser, les labelliser. », explique Samuel.

Cette labellisation sera cruciale pour rendre les textes accessibles. « Quand il y a une histoire, par exemple, quand le père donne une leçon à Hubert sur l’argent, on va labelliser avec des mots comme : argent, leçon, père, fils, école. Toutes ces métadonnées seront associées à chaque passage, et ça permettra de faire des recherches. »

Vers une salle immersive, pour expérimenter la mémoire

Mais Samuel Exley voit plus loin que la transcription brute. « Le projet, c’est aussi de créer un centre de souvenir pour cet enfant mort à la guerre. On veut parler de la guerre, de la ville de Bélâbre. On va créer un espace immersif, un peu comme de la réalité virtuelle, mais sans casque. »

Dans une salle de 15 m², le visiteur entrera dans l’univers d’Hubert Rochereau. « Ce sera une projection : par exemple, si quelqu’un s’approche d’une chaise, des informations liées à cette chaise s’afficheront. L’idée, c’est une vision pédagogique, tournée vers les jeunes. »

Rien n’est inventé : « Tout est basé sur les carnets. L’IA est un moteur de recherche qui permet d’aller au fond du texte et des images. »

L’origine du projet remonte à une demande de traduction. « C’est en travaillant sur un article à traduire en anglais sur la chambre du poilu que j’ai découvert cette histoire. On avait un stagiaire de l’université de Limoges. Elle n’allait pas à Châteauroux, alors je cherchais un sujet sur lequel elle pourrait travailler. J’ai vu un post Facebook sur la chambre du poilu, j’ai demandé s’ils avaient besoin d’une traduction. Ils ont dit oui. »

De cette initiative est née une ambition plus grande. « Je me suis dit : c’est incroyable, cette histoire d’archives. Ça m’a touché. Comment la rendre plus accessible à plus de personnes ? » C’est ainsi qu’un siècle après la mort d’Hubert Rochereau, sa voix, ses lettres et celle de son père reprennent vie. La numérisation permettra à ce que les textes du père d’Hubert Rochereau soient traduis en plusieurs langues